10/08/2006

Des clefs pour comprendre

Dans le fouillis du monde arabe il est parfois difficile pour nous occidentaux de comprendre qui est qui et qui fait quoi. Voici un début de réponse par Alexandre Adler.

Texte tiré d'un article du Figaro:

 

L'énigme chiite, par Alexandre Adler

Le point de vue d'Alexandre Adler .
Le chiisme est aujourd'hui un véritable casse-tête pour les analystes. Qu'on en juge plutôt : les chiites libanais sont le fer de lance d'une offensive tout à la fois intégriste et panarabe dirigée contre Israël et, expressis verbis, contre les États-Unis. Dans le même temps, les chiites irakiens demeurent la base populaire la plus importante de la présence américaine en Irak. Les chiites du Pakistan, de l'Inde, du golfe Persique et de Turquie (les Alevis) sont au contraire les artisans de la laïcisation de l'islam. Et les chiites iraniens se disputent très ouvertement entre écoles théologiques rivales, dont certaines prônent une quasi-séparation du spirituel et du temporel, d'autres la théocratie la plus absolue.
 
Après tout, cette cacophonie n'est pas non plus étrangère au monde chrétien où, par exemple, on connaît bien le pasteur «écolo-pacifiste» de France ou d'Allemagne, autant que l'énergumène sectaire d'Irlande du Nord ou du Transvaal... Mais ici le problème n'est pas seulement théologique ou culturel, il est directement politique, et c'est même la clef la plus importante pour comprendre la situation actuelle.
 
Les deux versions opposées du chiisme partent de deux sources bien distinctes. À l'est, l'intégrisme sunnite indo-pakistanais a ciblé, depuis fort longtemps, le chiisme local comme une doctrine «semi-païenne». Or, il se trouve que de Jinnah à la famille Bhutto, nombreux sont les chiites à avoir participé dans un rôle de premier plan à la naissance et au développement du Pakistan, tandis que d'autres aristocrates de même obédience ont demeuré dans des positions enviées en Inde. L'idéologie populiste et intolérante d'une armée pakistanaise de plus en plus influencée par l'Arabie saoudite aura fait le reste. La persécution des chiites est l'article de foi numéro un des talibans et de leur soutien saoudo-pakistanais.
 
Tout à l'opposé, se situe la doctrine d'une partie de l'intégrisme iranien qui, derrière l'association du clergé combattant, contrôle une bonne part de l'État persan. Pour cette génération de clercs formés dans la haine tout ensemble du régime impérial et du marxisme, la source principale d'inspiration a souvent été sunnite, celle des Frères musulmans égyptiens. Nous retrouvons intacts ces deux courants dans la mêlée actuelle. Le président iranien Ahmadinejad, héritier explicite du clergé combattant du défunt ayatollah Behechti, voudrait à toute force effacer le conflit sunnite-chiite qu'attisent, au contraire, Pakistanais et Saoudiens.
 
L'actuelle situation confine en ce moment même au surréalisme, mais sans doute pas pour très longtemps. La faction intégriste au pouvoir à Téhéran a, par exemple, libéré un fils de Ben Laden, Saad – qui était placé jusqu'à présent en résidence surveillée à Yazd, au centre de l'Iran –, afin de prôner la solidarité des intégristes sunnites avec le combat du Hezbollah libanais. Il est vrai que, depuis leurs cachettes, Ben Laden père et son associé égyptien Zawahiri n'ont cessé d'émettre des réserves sur la systématicité antichiite des actions que menait, en ayant usurpé leur autorité, le Jordanien Zarqaoui sur le terrain irakien. Cela dit, les deux auteurs du 11 Septembre sont trop tributaires de leurs hôtes civils et militaires pakistanais pour pouvoir pousser trop loin le rappel à l'unité, de même que les sympathies évidentes des Frères musulmans égyptiens et du Hamas palestinien pour le nouveau cours terroriste de l'État iranien ne parviennent toujours pas à faire cesser l'affrontement entre sunnites et chiites, à Bagdad.
 
Il y a des raisons secondaires à la poursuite de cet affrontement, telles que l'intervention discrète de subsides saoudo-pakistanais foncièrement antichiites. De même, un certain nombre d'éléments chiites libéraux, derrière Allaoui et Chalabi, ne sont pas mécontents que la minorité sunnite d'Irak se soit d'elle-même enfermée dans une attente sanglante et sectaire (bien plus meurtrière évidemment que l'actuelle contre-offensive israélienne, au Liban). Toutefois, la cause principale ne tient pas à telle ou telle conspiration externe, mais tout simplement à la volonté d'une large majorité chiite du pays, longtemps bafouée, et par ailleurs détentrice des véritables lieux saints de leur croyance, de relever enfin la tête. Il s'agit là d'une logique redoutable pour une fraction de la mollahcratie iranienne. Si le grand ayatollah Sistani, qui est lui-même iranien, réussit en Irak, il aura démontré qu'une culture religieuse chiite majoritaire peut s'affirmer dans le cadre d'institutions électorales sincères et d'une liberté religieuse certaine, tout en renforçant pacifiquement le rôle du clergé. Ce programme, c'est tout simplement celui des progressistes iraniens de l'ancien président Khatami et de son frère, et celui-là même, de plus en plus clairement, des pragmatiques à la Rafsandjani.
 
En politique extérieure, ce grand tournant implique le succès de la démocratie libanaise, la victoire d'éléments pragmatiques en Syrie et aussi en Arabie saoudite, l'alliance stratégique et économique avec la Turquie et, surtout, l'association avec les États-Unis, à Bagdad et à Kaboul aujourd'hui, très évidemment à Beyrouth et à Ramallah demain. Devant une telle menace potentielle de renversement des alliances au Moyen-Orient, on comprend mieux que ceux qui savent déjà qu'ils y seront sacrifiés à Téhéran aient pu demander à leurs amis du Hezbollah libanais d'interrompre cette évolution si dangereuse. Au risque, bien sûr, de faire perdre à Nasrallah et aux siens tout ce qu'ils avaient laborieusement gagné au Liban, en se refusant depuis deux ans à jouer le rôle de police supplétive de la Syrie.

19:56 Écrit par Cerber dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

excellent ! Pour une fois, il n'y a pas diabolisation des vilains chiites intégristes etc. Il faut rappeler en outre que "chiite", "melkite" etc. sont des identités communautaires au Proche-Orient, pas seulement religieuses mais quasi-ethniques, au sens où un communiste athée par exemple sera toujours considéré comme "chiite" ou "chrétien" selon la communauté dans laquelle il est né. Et, justement, avant de tenter l'option des partis religieux dans les années 1980, pas mal de chiites irakiens ont historiquement soutenu le Parti Communiste Irakien, qui défendait le droit à l'égalité et la non-discrimination des diverses minorités du pays.

Écrit par : Pierre-Yves | 19/08/2006

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